| Critique |
No
pasaran revisited
Il est
des films rares qui, s'adressant à l'intelligence comme
à la sensibilité du spectateur, l'élèvent
à ce qu'il y a de meilleur et font naître chez
lui ce sentiment bouleversant de toucher à ce qui jusqu'alors
lui était resté méconnu, voire caché.
Des films qui nous changent le regard autant que l'émotion
et nous accompagnent longtemps, tels une référence
nécessaire à l'appréciation de nos vies.
Les Perdants n'écrivent pas l'histoire, le dernier film
de Frédéric Fichefet, coréalisé
avec la complicité d'Edie Laconi, est de ceux là.
Film enquête prenant prétexte d'une photographie
où posent une quinzaine de Luxembourgeois partis soutenir
les brigades internationales pendant la guerre d'Espagne, il
cherche dans le Luxembourg d'aujourd'hui à retrouver
les traces de leur aventure. D'une démarche implacable
doublée d'une lucidité sans concession, cette
enquête, avec cette crudité d'un propos qui va
à l'essentiel, met au jour les mécanismes de ce
qui bien vite apparaît comme le révisionnisme historique
de ceux qui défendent le confort de l'oubli. Car ici,
l'histoire officielle phagocyte à ce point l'histoire
individuelle que cette dernière s'évanouit dans
la jaune grisaille de l'indifférence des nantis. De ces
quinze aventuriers de la révolution, le Luxembourg d'aujourd'hui
n'a gardé en mémoire que les bribes d'une disparition.
De traces, il n'y en a guère, tout au plus un soupçon
commémoratif qui lave plus blanc que blanc. Véritable
machine de guerre contre l'anesthésie sociale, les Perdants
n'écrivent pas l'histoire met à mal ce cocon comateux
où se complaisent ceux qui, par peur d'une remise en
cause de leur bien-être matériel, défendent
l'ordre d'une sécurité à tout prix. Et
il y a une belle cruauté dans ce jeu de massacre qui
n'hésite pas à rouvrir une vieille cicatrice dont
on a gommé jusqu'aux rougeurs de la douleur, pour, d'un
passé oublié, ramener au présent les questions
primordiales de ce qui se tient tapi derrière le silence
généralisé. Mais les qualités de
ces Perdants magnifiques ne s'arrêtent pas à la
terrible charge de leur propos. Frédéric Fichefet
et Edie Laconi ont su trouver une écriture cinématographique
originale pour mettre en scène cet effet d'absence, ce
principe de disparition. En promenant dans l'actuel Luxembourg
la photographie agrandie des quinze rebelles du " no pasaran
", ils ont fait surgir le passé ; plus, ils l'ont
inscrit directement dans le paysage social contemporain comme
l'une de ses composantes, lui redonnant toute son importance.
En usant de cette photographie comme d'un détonateur,
ils ont réussi la confrontation explosive entre les passions
d'hier et l'indifférence d'aujourd'hui, créant
un état de malaise ou le désintérêt
de ceux qui sont tenus dans l'ignorance est comme l'écho
assourdissant de ceux qui ont cultivé l'oubli. Cadré
au plus juste, monté avec la finesse acérée
d'un scalpel, il n'est pas une séquence du film qui ne
soit le prolongement de ce qui précède, l'annonce
de ce qui suit, avec une cohérence entre le fond et la
forme qui atteint parfois la perfection. Rien dans ce film ne
semble gratuit, innocent ; au contraire, tout concourt à
nous rendre évident ce qui ne l'était pas, jusqu'à
cet aspect baveux et surex de l'image vidéo qui ici s'harmonise
avec la laideur de ce qui nous est montré. Film exemplaire
de ce que le documentaire d'investigation peut produire de meilleur,
les Perdants n'écrivent pas l'histoire fera sans doute
grincer plus d'une mâchoire mais, loin de ces irritations
et autres démangeaisons idéologiques, le choc
salutaire qu'il propose, l'invention et l'intelligence de sa
réalisation le placent dans ce souci du vivant qui est
la vérité du cinéma.
Philippe
SIMON
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